Guilhem Gros

Le calendrier échiquéen nous a offert en ces derniers mois de 2021 un lot de compétitions attrayantes au plus haut niveau de notre sport. Entre un championnat d’Europe par équipes palpitant, un match Carlsen – Nepomniachtchi pour la couronne mondiale ou encore un championnat du monde de parties rapides et blitz à venir entre les fêtes, on ne s’ennuie pas !

Championnat d’Europe par équipes

Cette compétition éprouvante regroupait une trentaine de nations européennes, avec une partie mixte et une réservée aux femmes. En effet, cette aventure s’étalait sur 11 jours et 9 rondes, le tout en terres slovènes. Il ne faut pas oublier que nos stars Firouzja et MVL sortaient tout juste du Grand Swiss, qualificatif pour les candidats, remporté par Alireza lui-même, auteur d’une performance stratosphérique, synonyme de qualification.

L’équipe de France mixte était la plus grosse jamais réunie grâce à la toute récente arrivée d’Alireza Firouzja dans nos rangs, jeune prodige de 18 ans tout juste. Notre composition était donc : Alireza Firouzja (2770), Maxime Vachier-Lagrave (2763), Etienne Bacrot (2647), Maxime Lagarde (2647), Jules Moussard (2632). Les rencontres entre nations se déroulaient sur quatre échiquiers, ce qui permettait au capitaine Sébastien Mazé d’effectuer une rotation entre chaque jour, afin de reposer les joueurs durant cette longue compétition.

De gauche à droite : Bacrot, Firouzja, MVL, Mazé, Moussard, Lagarde.

Au niveau de l’équipe féminine, on a retrouvé une affiche plutôt traditionnelle avec Marie Sebag (2438), Sophie Milliet (2418), Pauline Guichard (2409), Natacha Benmesbah (2256) et Andreaa Navrotescu (2210). Dirigée par Matthieu Cornette, cette équipe de France avait toutes ses chances pour aller loin dans la compétition.

Pour l’équipe mixte, la France a plutôt mal démarré en n’arrivant pas à se dépêtrer d’équipes bien inférieures comme la Hongrie amputée de leur star Richard Rapport (2763), ou l’Arménie amputée de leur insatiable Levon Aronian (2782). Bien mal embarquée pour espérer une médaille, notre équipe de France s’est comme toujours arrachée en signant quatre dernières rondes de grande classe en sortant notamment la Russie et l’Azerbaïdjan, les deux favoris du tournoi ! Au final, les bleus terminent à la deuxième place, rasés d’un cheveu par une équipe d’Ukraine très régulière et appliquée qui n’a perdu aucun match sur les neuf. Joueur du tournoi, si jeune et déjà époustouflant, 8/9 au premier échiquier, une performance à plus de 3000 elo, Monsieur Firouzja.

Combinées au Grand Swiss, ses parties lui rapportent 34 points elo sur le mois de novembre et lui font franchir la barre des 2800, un record de précocité. Tant de promesses d’avenir et de titres semblent s’offrir à ce beau et flamboyant joueur, qui ne cesse de jouer le gain que ce soit avec les blancs ou avec les noirs, quel vent de fraîcheur ! Félicitations à notre équipe dont chaque joueur a su sortir sa partie quand l’équipe en avait vraiment besoin, on peut penser à la victoire de Lagarde contre Esipenko (2713) qui nous offre la victoire contre la Russie, ou encore la victoire avec les noirs de MVL contre un 2572 qui nous fait battre la Turquie et nous offre un point très important.

A droite Alireza Firouzja, élu premier échiquier du tournoi. Au centre le polonais Duda, son dauphin.

Quant aux femmes françaises, petite déception puisqu’elles ne signent qu’une timide dixième place avec des derniers échiquiers qui n’ont jamais vraiment pu déployer leur talent au fil du tournoi, apportant des résultats en dent de scie. La Russie, meilleure équipe sur le papier, a écrasé la compétition avec neuf victoires en neuf matchs, emmenée par une superbe Goryachkina. Bravo tout de même à nos joueuses qui ont eu le courage de nous représenter, ce n’est pas donné à tout le monde !

Pour finir, voici un lien vers les vidéos que la fédération a tourné durant ces championnats d’Europe, une série de courts reportages immersifs au cœur des équipes françaises :

https://www.youtube.com/watch?v=d52XL49XiFw&list=PLblBYAG9k8WHUFTuMkskCVwLy-FctPaNf.

Ci dessous la grille des deux tournois de ces championnats d’Europe par équipes.

Toute la compagnie française sur la photo, avec le président de la fédération Eloi Relange tout à droite.

Championnat du monde : le match tant attendu

Deux joueurs, un trophée, un titre, une place dans l’histoire. Trois ans d’attente, 3 semaines de combat pour connaître qui est le meilleur du monde, qui est au dessus de la masse. Ce match à Dubaî est le 49e de l’histoire et continue à prolonger la légende que des joueurs comme Steinitz, Capablanca ou Botvinnik ont bâti.

LES JOUEURS

Ian Nepomniachtchi, 2782, 31 ans, Russie

Après avoir glané la première place de sa carrière pour les candidats en janvier 2020 au Grand Prix FIDE de Jérusalem, le fantasque joueur russe gagne cet étrange tournoi des candidats interrompu par le coronavirus, dans un long duel avec MVL pour la première place. Nous sommes en avril 2021 et le monde des échecs connaît enfin le challenger du grand Magnus Carlsen.

Ian Nepomniachtchi, challenger

Magnus Carlsen, 2856, 31 ans, Norvège

C’est l’homme de la décennie, voire du siècle. Le norvégien champion du monde depuis 2013 et numéro 1 mondial depuis 2011 semble indétrônable. Carlsen a déjà remporté quatre championnats du monde dont deux contre Vishy Anand, un contre Sergey Karjakin et un contre Fabiano Caruana, ce dernier en 2018. Son expérience et son niveau intrinsèque supérieur à celui du Russe le donnent favori, mais un craquage mental est vite arrivé et on se souvient de ses difficultés à renouer avec son meilleur niveau à de tels stades de pression psychologique. Avant le match son elo est de 2856, soit plus de 70 points d’écart avec Nepomniachtchi, un gouffre à ce niveau.

Magnus Carlsen, champion en titre

LE MATCH

Pour cette année, on a eu droit à un format plus grand que le précédent match avec 14 parties de 2h/1h/30min + 30 sec par coup, le tout étalé du 24 novembre au 16 décembre si le match ne se termine pas avant.

La salle de jeu du match.

La préparation des deux joueurs dans l’ouverture était un des facteurs les plus importants de ce match, de là allait en découler toute l’allure de la rencontre. Tandis que Carlsen est relativement resté dans ses classiques, Nepomniachtchi a fait le pari osé de complètement remanier son répertoire noir habituellement composé de Grundfeld et de Najdorf, tout deux de très dynamiques ouvertures. Il est arrivé avec une défense Petrov (après 1.e4 e5 2.Cf3 Cf6) en réponse au 1.e4 de Carlsen et avec un système de gambit dame avec e6 contre 1.d4. Quant à l’ouverture que le russe a ciblé avec les blancs, il s’est entêté à rentrer dans l’espagnole (après 1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fb5) et plus précisément les positions d’anti-Marshall pour chercher une faille dans la préparation norvégienne. Malheureusement, il se trouve que Magnus est le meilleur joueur du monde dans ces positions et a fait preuve d’une précision sans faille pour déjouer les pièges du russe. De ce fait, « Nepo » a utilisé quatre cartouches blanches à se rendre compte que l’espagnole était un choix d’ouverture qui correspondait mieux au jeu de Carlsen. En fait, il n’a jamais vraiment pu prétendre à un avantage à la sortie de l’ouverture à part dans la partie 5, où un 20.c4 offrait une position très agréable et assez dangereuse pour les noirs. Coup raté par Nepo, ce qui va entraîner une égalisation en douceur de Magnus et un partage des points.

Après 19…De8, 20.c4 ! donne un avantage confortable aux blancs qui vont prendre un avantage d’espace à l’aile dame et capitaliser sur un Fd6 instable.

Quant à la stratégie de Carlsen, celui-ci a plutôt choisi de diversifier ses premiers coups aux blancs pour abattre les cartes de Nepomniachtchi. Il a en premier choisi d’employer la catalane, système avec g3 dans le gambit dame qui a entrainé une position très chaotique où Ian s’est retrouvé avec une initiative largement suffisante pour annuler. Puis, Magnus a tenté de jouer e4 et a fait face à une prépa chirurgicale qui témoigne d’un grand travail abattu par toute l’équipe russe. Le challenger est parvenu à assécher la position très rapidement et a encore une fois obtenu son demi-point.

Nous nous sommes donc retrouvé à égalité après la partie 5, dans un match très équilibré pour le moment avec de très sérieuses prestations côté noirs.

La partie 6 fut un tournant. Carlsen a fait le choix d’ouvrir avec 1.c4, et de jouer une partie en sortant de la préparation russe au maximum afin de faire parler sa supériorité en termes de compréhension échiquéenne pure. Et c’est au cours d’une partie longue, très longue, composée d’erreurs de part et d’autre que le norvégien a obtenu un déséquilibre matériel : Tour + Cavalier + 2 pions contre Dame dans une position très appauvrie en pièces. Objectivement, cette finale pouvait tenir pour les noirs mais ce n’est ni le bon joueur en attaque, ni la pression psychologique, ni les deux minutes à la pendule que Nepo voulait affronter.

La position obtenue par Carlsen après plus de 80 coups

Avec ses deux pions passés et sa supériorité numérique en termes de pièces, le champion du monde a lentement mais surement amélioré sa position, comme il sait si bien le faire, pour arriver à une situation indéfendable pour son challenger. C’est après 136 coups que le russe abandonne et laisse à Carlsen prendre une grosse option pour garder son titre. Ce combat de près de 8 heures menant à une défaite au goût amer marque le début de la descente aux enfers de Nepomniachtchi, joueur tout de même connu pour ses craquages mentaux après une défaite si rude.

La partie 7 le lendemain connut encore une fois une espagnole sans saveur, dans laquelle Carlsen s’est baladé et a assuré son demi-point. On peut interpréter cette partie comme une journée de repos dont les deux joueurs avaient bien besoin après un tel combat la veille. C’est donc à la partie 8 que les hostilités ont repris, on attendait de voir si le norvégien allait ou non enfoncer le clou et enterrer Nepo une bonne fois pour toutes. La partie est une seconde fois rentrée dans une Petrov sans réel danger pour le russe, mais celui-ci a commencé à vite dégoupiller, le cataclysme arrivant peu après le 20e coup avec une gaffe grossière perdant la partie quasi-sur-le-champ.

Après 21…b5 ? Nepomniachtchi a simplement oublié 22.Da3+ ! qui gagne un pion et contre-attaque le Fd7.

Après avoir gagné ce pion a7, Magnus a facilement converti et engrangé une deuxième victoire, synonyme de match quasi-plié au vu de la tournure des parties précédentes. Avec toute son expérience, Carlsen a su gérer la fin du match et a cueilli les énièmes cadeaux que lui a fait le russe en complète perdition, se levant à tous les coups, traînant en salle de repos… C’est au terme de la onzième partie et d’une quatrième victoire à zéro que se conclut ce match de championnat du monde, qui laissera une impression de démonstration norvégienne.

CONCLUSION

Au final, cette confrontation au sommet n’aura tenu ses promesses que jusqu’à la partie 6, dernière partie décente de Nepomniachtchi avant sa descente aux catacombes, fournissant un niveau bien loin de ses standards sur les années 2020 et 2021. En dehors du niveau de jeu décevant du russe, ce match aura vu un Carlsen très appliqué, précis dans ses ouvertures. Même si en deçà de son meilleur niveau, ses prestations auront suffi à écraser son adversaire et à empocher un cinquième sacre de champion du monde.

Au vu des dernières semaines, on pourrait s’attendre à une victoire de Firouzja au tournoi des candidats probablement en juin prochain, et un match contre Carlsen courant 2023. C’est avec beaucoup d’espérance que le monde des échecs attend un match entre l’étoile montante française et le maître dont elle suit si bien les pas. Plein de dramaturgie et de spectacle, cette rencontre pourrait redonner un élan de popularité aux échecs en France, car c’est aussi le but de ces matchs pour la couronne mondiale de faire parler de notre sport. Seul l’avenir nous le dira !

Guilhem Gros

6 commentaires sur “Actualités internationales : une fin d’année mouvementée

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